Sarah Briffa et Jeanne Schelle

Sarah Briffa et Jeanne Schelle

Mais pourquoi cette femme parait-elle si fière de dévoiler son pied atrophié?

Ce qu’il est important de relever sur cette image, c’est le pied posé majestueusement sur une table drapée et contrastant par sa blancheur avec le reste du décor. Il est atrophié et c’est justement pour cette raison que le regard de la femme se veut emprunt d’une certaine fierté, en digne héritière d’une ancestrale tradition. Pendant longtemps les canons esthétiques féminins chinois estimaient que les petits pieds étaient un signe de raffinement et de distinction. La taille idéale à atteindre était celle du « lotus d’or » soit 7,5 centimètres ! Pour obtenir des pieds si minuscules, on bandait très jeunes les pieds des filles pour contraindre leur croissance et leur donner une forme en « croissant de lune ». En Chine aussi était de mise le vieil adage « il faut souffrir pour être belle ».

Objet du désir

Les origines de cette pratique remontent au X ème siècle, sous la dynastie des Tang, et découlent selon la légende du souhait de l’empereur de voir sa favorite exécuter la traditionnelle danse du lotus avec les pieds bandés, jugés bien plus érotiques. La mode des pieds de « lotus » (par là, comprendre la fleur en éclosion) ou en « croissant de lune » (métaphore du cycle menstruel) qui fait directement référence à la fertilité se répand et transforme la femme en objet de désir ultime. Si la tradition du bandage contraint la forme du corps, c’est aussi un obstacle aux mouvements, la démarche devient trottinante et claudicante. Elle induit la vulnérabilité du corps féminin. Effectivement de tels pieds forçent les femmes à garder les genoux légèrement fléchis en permanence, offrant une croupe cambrée tout à fait appréciée de ces messieurs. La femme est désirable car limitée et vulnérable. Cet aveux d’impuissance n’est d’autre qu’une castration symbolique.

Je n’ai pas besoin de marcher car je n’ai pas besoin de travailler

Marcher ou se tenir debout devenant douloureux, les femmes aux pieds en croissant de lune se condamnent à la passivité, mais surtout à l’oisiveté réservée à l’aristocratie qui par son infirmité se distinguait de la travailleuse. Il s’agissait d’une distinction de classe : les élégantes pour qui le labeur était inadmissible le rendaient physiquement incompatible. Elles s’occupaient à  broder de délicats chaussons, une activité jugée noble pour parer leurs attributs de prestige : leurs minuscules pieds atrophiés. Dans la souffrance continue, la femme contrôlée et docile cantonnée à l’espace du foyer dans l’ombre incarne la symbolique du yin et fait l’éloge de la féminité impuissante dans une société patriarcale. Le contrôle du corps de la femme indique celui de sa place dans la société : en retrait. En diminuant le moyen de se déplacer c’est une atrophie sociale qui est entretenue ; Bingo !

Douleur

Cette mutilation tue environ une femme sur dix des suites d’infections, nécroses, et autres complications. Rappelons que la douleur imposée à la femme est naturelle et légitime parce qu’elle est considérée comme inhérente à sa condition : joie des règles, accouchements et autres douceurs. A ce titre la tradition encourage la mutilation des petites filles en brisant les os du pied pour enrayer sa croissance (chouette) ou pour les plus douillettes en l’enfermant dans une sorte de cône de métal dit « gobelet de l’extase » dans lequel le corps de la femme docile se moule sous la contrainte. Tout un programme.

Fin XIX : Une tradition en perdition.

Revenons-en à l’image de cette femme sur cette photographie datant de 1865. Parmi les dernières ambassadrices d’une tradition centenaire, la sobriété du décor qui l’entoure trahit son origine plus modeste que les courtisanes des premiers temps. Cette femme fit partie de l’immense majorité des chinoises qui se sont emparées de cette pratique pour la faire perdurer, et ce jusqu’au début du XX ème siècle, bien qu’elle ait perdu son caractère de distinction sociale et soit en déclin auprès des élites.
Mais cette femme trancha aussi avec une pratique culturelle en passe de devenir obsolète en dévoilant au curieux son pied, ainsi que sa jambe dénudée. Une telle posture est particulièrement impudique lorsqu’on connaît la valeur hautement sexuelle attribué au pied qui devait toujours être couvert, si possible de chaussons délicatement ouvragés, et dévoilé à l’amant seulement. Notre regard occidental y voit une femme décemment habillée alors que se tient devant nous une femme qui quelque part nous montre son sexe.

Sarah Briffa et Jeanne Schelle

Compétences

Posté le

26 mars 2017

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