Rencontre avec Wang Xiaoshuai

 

Après notre première nuit en Chine, alors que nous étions donc plus ou moins reposés, nous avons eut la chance d’être les protagonistes d’une rencontre avec le réalisateur Wang Xiaoshuai.

Peut-être que ce nom ne vous dit rien. Mais si vous êtes plus ou moins cinéphile, il devrait sonner dans vos oreilles. L’homme est un réalisateur chinois bien connu par le festival de Cannes puisqu’il y remporte en 2005 le prix du jury avec son film Shangai Dream. Ses autres oeuvres, toutes aussi connues sont titrées “Beijing Bicycle”, “11 Flowers”, le plus récent “Red Amnésia” date de 2014.

Pour mesurer l’importance du personnage, une anecdote n’est sans doute pas de trop. Logés dans une maison d’hôte, nous partagions les lieux avec des chinois qui y vivaient à plein temps. L’un d’entre eux, Jian, jeune personnage passionnant, aspirant cinéaste, passait dans la cours au moment de l’arrivée du réalisateur. Il a sursauté, soudain ému et lui a demandé si c’était bien lui “Wang Xiaoshuai”. Radieux d’une réponse positive, il est venu s’installer avec nous après lui avoir demander une photo, appareil en main.

Nous avons ensuite commencé à poser nos questions.

 

SON PARCOURS :

 

Wang Xiaoshai jeune, avait l’intention de devenir peintre. Il intègre une école d’art mais y souffre de sa “médiocrité” (ce sont ses mots.) Au delà de son manque de talent auto-diagnostiqué, il éprouve également une certaine frustration. Ses idées, ses histoires, ses messages ne semblent pas pouvoir s’exprimer vraiment dans cet art immobile. Alors le plus mauvais de la classe, il tombe sur un film qui sera décisif “Yellow Dust”. L’évidence se fait visible, le cinéma à la réponse à toutes ses aspirations.

Il rejoint la Beijin Film Academy et passe du bon dernier à l’excellent premier de la classe. “On s’épanouit toujours plus quand on fait quelque chose que l’on aime, quelque chose qui nous porte.” Voilà une citation qui mériterait d’être dite plus souvent par nos conseillers d’orientation. On éviterai bien des errances universitaires.

Il sort diplômé et réalise dans la foulé son premier film qui lui vaudra une jolie place sur la liste de noire de l’époque : “The Days”.

 

PREMIÈRES ANNÉES :

 

Ne se laissant pas démonter par la censure, il continu de pratiquer son art. Sans aucun moyen, dans des décors naturels, caméra à l’épaule, il tourne des histoires, celles de ses amis, celles qui l’inspirent. Sorte de Nouvelle Vague Chinoise, il se fraye sa place dans le panthéon des réalisateurs indé de l’époque.

Oeuvres interdites, les cinéphiles se passent les copies de ses métrages sous la veste. Il évoque un réseau clandestin mais ne livre pas vraiment de détails. Se laissant aller à un rire, il se dit avoir été très naïf à l’époque : “J’étais sur que si je ne mettais pas mon nom, personne ne devinerai que c’était de moi.” Bête supposition, puisque dès la première vision, beaucoup surent immédiatement de quel oeil sortait le film.

 

SES THÈMES :

 

Nous lui demandons quelles sont ses inspirations. Il cite Godard, Blow Up, Truffaut : “Parce qu’ils sont libres.” Je vois Jian hocher vigoureusement la tête. Dire que chez nous ils ont parfois mauvaise réputation… Il y a aussi Yellow Dust, bien sur.

Quant à sa méthode de création, de travail, il explique qu’il s’inspire de ses amis, des gens qu’il croise dans la rue. Il écrit, il tourne. “Pas de Je”. Il se lance dans une brève critique qu’il développe plus tard : Les jeunes aujourd’hui, ils sont obnubilés par eux. Par l’argent, par le matériel. Ils ne pensent plus, leurs têtes se vide. Ils sont dépolitisés, il reste seulement le “Je”. Moi j’ai toujours refusé le “je”. Les jeunes réalisateurs d’aujourd’hui, ils ne veulent plus faire que du blockbuster, casser des voitures.” Cette phrase me reviendra (plus cynique encore) plus tard, lors de notre nébulaire visite de la Beijin Film Academy; lorsque notre guide, sinistre professeur francophone de l’école nous a dit :

Ici, ils veulent casser des voitures. Reste 10% de comment je peux dire… de fées qui veulent faire du cinéma d’auteur, aha. Cela ils finiront… C’est quoi le mot ? Clochard, aha.”

Retournons à la rencontre qui nous intéresse, Wang Xiaoshuai enchaîne :

“Il ne reste plus qu’une seule façon de penser. Avant tout était politisé, aujourd’hui, ils ne s’en occupe plus. Moi qui est pris pour mission de raconter les histoires de mes contemporains, je suis dépassé par cette jeune génération imbue d’argent et de réussite.”

Parler de ses contemporains justement. Voilà son thème. Témoigner des souffrances, des conséquences des politiques totalitaires qui pleuvaient (pleuvent) sur le dos des chinois. “Tout ce qu’il se passe, tout ce qu’il s’est passé, c’est sauvage !”

L’histoire la plus importante à ses yeux, c’est celle de sa mère, forcée de quitter Shanghai afin de rejoindre son usine alors délocalisée en campagne. Cette migration planifiée et obligée par le gouvernement, avait forcé son père, homme de théâtre à suivre sa femme loin de la culture qui lui était chère.

Il y a aussi la politique de l’enfant unique, laissant des parents endeuillés lorsque leur seul enfant autorisé mourrait. Sujet de son prochain projet.

 

WANG XIAOSHUAI ET LA CENSURE :

 

A l’ambassade où nous étions en visite le matin, on nous avaient déconseillé de poser des questions sur la censure, “c’est pas qu’ils ne veulent pas vous répondre, c’est qu’ils ne savent pas, qu’ils ne peuvent pas. Vous les mettrez plus mal à l’aise qu’autre chose…”

Avec Wang, on ne se prive pas. Et lui non plus ne se prive pas d’en parler. Il en a souffert, inscrit sur la liste noir, forcée à la clandestinité. Il enrage de l’indifférence des jeunes face à la situation.

Mais il dit aussi qu’il y a eut des périodes plus lumineuses. En 2003, la Chine ouvre son marché du film, commence à créer son réseau de distribution. En 2004, Wang Xiaoshuai fonde sa société de production.

Aujourd’hui, la politique de censure s’est durcie. Le scénario est lu et corrigé avant d’être tourné. Le métrage est visionné et souvent interdit ou amputé après le montage. Les oeuvres qui ne sont pas autorisés (sur 750 films produits, 400 seulement distribués) sont même interdites d’exploitation dans les autres pays. Tout films chinois récents que vous pourrez voir ont dut être approuvés par la censure chinoise. Etouffant rien qu’à en entendre parler. Inimaginable ici. Wang ne nous explique pas comment il procède pour être vu dans le monde entier.

On lui demande pourquoi il ne s’est pas exilé. Sa réponse est très belle : “Jamais je ne ferai ça. Ici, quand je marche dans la rue, que je vois les gens, je sais. Je comprends leur histoire, leur vécu. Je comprends la culture, leur vision du monde. Rien ne m’inspire plus. Je ne pense pas retrouver cette empathie ailleurs. Cette inspiration…”

Léonie Hoff, Zoé Warin, Flavien Eripret